Quelques mots sur ce texte magique qui aurait pu être écrit ces jours-ci

Tragique, combien ce texte est tragique… L’expression de la plus haute exigence de perfection de la construction de lui-même par lui-même, l’être le plus abouti, l’homme-Valery, est sapé, érodé, ruiné par le destin terrible de la chair, de la vie, qui a pris la forme la plus innocente, la jeunesse.

Il se lamente, « Si proche de moi-même au moment de pleurer », il sent le destin, « Cette main sur mes traits qu’elle rêve d’effleurer ». Il sent qu’il n’en aura bientôt plus, « et que de mes destins lentement divisé ».

L’aboutissement d’un narcissisme total, d’une vie passée à se façonner intérieurement, au point où l’intérieur déborde sur l’extérieur. Valery est lui-même La Parque et il ne l’est pas, « Je me sentis connue encor plus que blessée… », « Le poison, mon poison, m’éclaire et se connait : »

Même Philippe Beck, chantre de l’élitisme, apprenti narcisse s’il en est, n’a pas atteint ce sommet d’amour de soi-même. Lui, il aime la vie, c’est une sorte de Rabelais de la poésie, plus anachronique que véritablement contemporain.

Alors que Valery par le symbolisme alexandrin espère l’éternité, « Tout peut naître ici-bas d’une attente infinie ».  Il la désire avec une sensualité profonde et universelle, car il est l’univers lui-même, car sa sinuosité reptilienne, le relie au péché originel, « Je scintille, liée à ce ciel inconnu », « et sur l’écueil mordu par la merveille », « Toute ? Mais toute à moi, maîtresse de mes chairs », « Je me voyais me voir sinueuse », « Quel repli de désirs, sa traîne! », « Quelle sombre soif de la limpidité! ».

Cependant, l’éphémère de la chair enfle son désespoir, au point qu’il s’impatiente de la fin, et viendrait-elle qu’il en serait le grand ordonnateur, « L’immense grappe brille à ma soif de désastres ». A d’autres endroits, la force de son désir sombre dans le mensonge de la ruse, « O ruse! Tu regardais dormir ma belle négligence », « Halète jusqu’au jour l’innocence anxieuse!… » « Adieu pensai-je, MOI, mortelle sœur, mensonge… ».

Il sent en lui que le destin est à l’oeuvre, depuis le commencement, et qu’il en a tissé lui-même les fils, « Ma mort enfant secrète et enfant si formée », on ne peut avorter de son propre destin.

Près de la mort, qui va l’anéantir, le dissoudre dans l’oubli, « Où l’âme, ivre de soi, de silence et de gloire, prête à s’évanouir de sa propre mémoire », il se sent impuissant, « Et si l’onde au cap tonne, immolant un monstre de candeur, et vient des hautes mers vomir la profondeur ».

Et lorsque cette mort enfant dont il a abrité la gestation, va naître, elle va le délivrer de sa torture, de cette perfection à chaque instant patiemment fabriquée par lui-même et à chaque instant soigneusement détruite par le jeune destin. S’abandonnant à l’espérance de la fin, Il va, en définitive, lui en être reconnaissant, « Doux et puissant retour du délice de naître, Feu vers qui se soulève une vierge de sang sous les espèces d’or d’un sein reconnaissant ».

Références :
Michel Jarrety : V. personnage balzacien

Le texte : https://fr.wikisource.org/wiki/La_Jeune_Parque

 

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